Sans être mentionnée dans les " Objectifs de la Campagne du Millénaire ", orientés plutôt vers " l'éradication de la pauvreté extrême ", la rencontre des religions n'est cependant pas étrangère à ces objectifs. Ne favorise-t-elle pas la paix là où règnent tensions ethniques et guerres religieuses en permettant la collaboration avec d'autres croyants ? Nul n'ignore que les conflits armés sont une cause majeure de " la pauvreté extrême " des populations qui les subissent. Comme le disent bien les A.C. 2005 : " La collaboration avec les croyants d'autres religions est un pas essentiel sur le chemin de la paix et de la réconciliation. " (p. 53)
Les textes, aujourd'hui proposés à votre lecture, illustrent bien le thème de ce numéro de Partage Trentaprile. Trois témoignages venant de régions d'Afrique différentes présentent, chacun à sa manière, ce que les sœurs y vivent. Vous constaterez que partout, tant dans quatre des cinq pays de la région " Afrique de l'Est " qu'au Mali et en Algérie, c'est la rencontre avec les croyants de l'islam qui a la place la plus importante. Mais en Afrique de l'Est, c'est plus diversifié. Les sœurs sont aussi en lien avec sectes chrétiennes, religions traditionnelles, sikhs, bahaïs et hindous. De même, elles collaborent avec l'URI (Intiative des Religions Unies). Il faut noter que ce numéro de Partage ne parle que de l'Afrique. Au cours de l'année 2007, un autre numéro offrira des témoignages venant de l'Europe et de la CUM.
Un " Savez-vous que ? " complète l'information sur l'URI avec un aperçu du travail qui s'accomplit en collaboration avec cet organisme. Quant à la réalité et à l'actualité du pluralisme religieux en Afrique, elles sont, elles aussi, éclairées par un autre " Savez-vous que ? " qui présente la question à partir des Lineamenta du deuxième Synode des Evêques pour l'Afrique, récemment publiés. On remarquera que ce Synode aura justement pour thème " L'Eglise en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix ".
Le sujet est encore abordé dans une " Promenade à travers les Archives ". On pourra y apprécier les évolutions qui ont conduit MAfr et SMNDA, fidèles aux intuitions de notre Fondateur, à passer peu à peu de " l'exclusion à la reconnaissance du pluralisme religieux ". Grâce à la collaboration spontanée et aux recherches de deux de nos sœurs, nous découvrirons aussi les débuts de notre présence au Malawi.
" La vie se partage "... Voilà qui nous permet d'avoir un aperçu de l'expérience toute nouvelle de l'une d'entre nous, chargée d'une manière inattendue d'enseigner le français dans une classe d'élèves musulmans, qui lui a été confiée en Mauritanie. Et puis notre résidence du Villino, située dans le même espace que la Maison généralice, permet de poursuivre l'accueil de divers groupes de SMNDA, pour un temps de formation continue. Elle a déjà bien rempli son office au cours du premier trimestre de cette année. En effet, dès février, une première session de sœurs francophones de plus de 60 ans a pu s'y tenir. Les participantes en font, à l'intention de Partage, un récit qui veut refléter d'une manière particulière ce qu'elles ont vécu au cours de leurs trois semaines à Rome.
Le Temps pascal s'ouvre tout juste avant l'expédition de ce numéro de Partage. Que ce Temps vous soit un temps de communion et de joie profonde, d'espérance durable en Celui que Dieu a tiré du tombeau, n'abandonnant pas son Serviteur dans le séjour des morts (Ac. 2, 27).
Lucie Pruvost
A la rencontre des religions
EN AFRIQUE DE L'EST, DIALOGUE DE VIE, DIALOGUE DE LA FOI A LA BASE
Zambie
Commençons notre tournée par Solwezi en Zambie, où nous rencontrons Luzia Wetzel. Solwezi couvre toute la province du Nord-ouest. C'est surtout une zone rurale de plus en plus peuplée à cause du développement des activités minières. Les catholiques ne représentent que 10% de la population ; les autres Eglises chrétiennes et les sectes 70%, le reste étant constitué soit de non-pratiquants soit de croyants appartenant à la religion traditionnelle africaine (RTA). On trouve quelques musulmans dans les villes. Beaucoup de programmes diocésains comme Solwezi Youth Alive (pour l'animation des jeunes), où Luzia est engagée, sont interconfessionnels. Dans le programme de sensibilisation à HIV/Sida, elle travaille avec différentes Eglises, par exemple dans des ateliers pour les responsables d'Eglise. Lorsque l'Eglise Unie de Zambie a lancé sa politique à propos du Sida, l'évêque, Mme Mukuka, a invité entre autres Luzia et le curé de sa paroisse. " La réunion a été un beau témoignage de solidarité et d'unité ! ", dit Luzia. " Il est surprenant de voir à quel point le dialogue et un partage de foi souvent intense ont aussi lieu, chemin faisant, dans le bus. L'enrichissement est mutuel et, chaque fois, nous réalisons combien nos convictions de foi ont un impact sur notre société zambienne. "
Malawi
Partons maintenant pour le Malawi où les musulmans sont 20% de la population, les catholiques 20%, les protestants 55%, les RTA et autres 5%. Comme aumônier à l'Hôpital central de Kamuzu, Ursula Finder fait équipe avec des Pasteurs de diverses Eglises. Elle enseigne aussi à l'Ecole de formation en éducation pastorale et sociale. En aidant les étudiants à rencontrer les malades et les mourants d'une manière holistique et stimulante, elle sent que, pour elle, l'enseignement est important et riche. " J'aime écouter leurs réflexions théologiques, leur partage mutuel et les défis qu'ils rencontrent. " De " l'Eglise d'Abraham " à l'islam, Ursula a des contacts avec diverses traditions de foi. " Leur relations avec Dieu ont élargi mon cœur, et j'espère que c'est réciproque. "
Plus bas au Sud, dans le diocèse de Mangochi, nous rencontrons Mgangira Theresa Chimwemwe dans une des ses tournées d'AMV. Elle a quelque chose à nous raconter. " Les mosquées sont nombreuses en cet endroit-là ! Je suis allée plus d'une fois à un Bureau d'information islamique pour lire des journaux et jeter un coup d'œil aux livres. Un jour, Ali me demanda ce que je savais sur l'islam. Etant donné mes maigres connaissances, il me donna cinq livres simples, me disant combien il était important de connaître l'islam et de rencontrer le Cheik pour plus d'explication... Le jour suivant, je suis passée au Bureau, désirant lire ce que le Coran dit de l'Annonciation. Ali me reçut chaleureusement et me dit que je pourrais toucher et lire le saint Coran à la condition de m'être lavée et d'être propre. Je lui répondis naïvement que j'avais les mains propres. Mais un ami d'Ali développa plus brutalement le sens de " être propre ". J'ai clairement expliqué qui j'étais. On me rappela alors que Dieu sait qui dit des mensonges. Finalement, j'eus le Livre saint en main et je pus lire sa version de l'histoire de Marie. A ma visite suivante, je rencontrai le Cheikh. Après m'avoir parlé de ses études à l'étranger, il me dit qu'il n'arrivait pas à comprendre comment quelqu'un pouvait vivre sans mari ou femme... Nous avons aussi parlé des prophètes, Muhammad et Jésus, et le dialogue s'échauffa. A la fin, il fut heureux d'avoir passé du temps avec une catholique romaine, dans un partage respectueux sur notre foi respective. Il m'offrit un autre livre qu'il me dédicaça fièrement. Nous nous quittâmes avec une promesse mutuelle de prière pour obtenir la lumière, mais aussi un clair 'pas question de conversion' ".
Tanzanie
En Tanzanie, on dit qu'islam, christianisme et RTA couvrent chacun grosso modo 1/3 de la population. Islam et christianisme augmentent tous deux rapidement !
Passons à la paroisse de Tandale tenue par les MAfr à Dar-es-Salam. Nos sœurs sont engagées dans des activités socio-pastorales, dans un quartier à forte densité musulmane. Quelques musulmanes mariées avec des catholiques suivent le catéchuménat. Tous sont bienvenus dans nos activités de développement social, et les relations sont généralement ouvertes et amicales.
A Dar, nous rencontrons Rita Toutant qui travaille avec une ONG, le Réseau tanzanien des fonds corporatifs de santé. Dans son équipe qui est interreligieuse, deux des personnes clefs sont des musulmanes ferventes qui ont été élevées dans des institutions catholiques. L'une d'elles se souvient de tous ses professeurs et peut réciter toutes les prières ! Elle envoie ses filles dans une école catholique parce qu'elle en apprécie l'éthos et la discipline. " Ma propre foi s'est purifiée, dit Rita, à travers mes relations de travail et d'amitié avec diverses sortes de croyants musulmans. Je suis pleine de reconnaissance pour les possibilités que j'ai eues d'approfondir les saintes Ecritures. Le témoignage d'un ancien croyant musulman me montre que l'Esprit travaille par bien des chemins merveilleux. Ce qui compte, c'est une attention profonde et le dialogue de la vie : ce qui signifie, comme nous le savons, travailler ensemble à créer un monde plus humain ! "
Allons maintenant à Mwanza où nos sœurs expérimentent chaque jour, la réalité du pluralisme religieux ! Anna-Brigitta a plusieurs amis hindous et musulmans avec lesquels sa communauté et elle-même partagent les événements aussi bien tristes que joyeux. Le système de " caste " est très fort, et chaque caste hindoue a son propre temple. Parmi les musulmans - chiites, sunnites, ismaéliens - chacun aussi a sa propre mosquée. Malgré des divergences, des scissions et des difficultés, un dialogue de foi est possible, spécialement dans des situations tristes et difficiles. " J'apprends beaucoup ", dit Anna-Brigitta. " Je suis témoin d'une profonde confiance en Dieu et d'une expérience de Dieu. Je réalise combien l'Esprit Saint agit aussi dans la vie des autres croyants. " Un ami musulman lui a confié : " Je vous raconte mon pèlerinage à La Mecque parce que vous et moi, nous comprenons le mystère de la présence de Dieu dans nos vies ! "
Et de Corrie Vork : " Notre cuisinier est musulman et travaille avec nous depuis 1993. " Corrie est au service du Centre diocésain de transit pour les malades du Sida/HIV où chacun est secouru, sans tenir compte de ses croyances. Là, elle donne un bon conseil à l'un et partage son souci pour l'éducation des jeunes filles musulmanes, contribuant à l'esprit de famille du Centre.
Domenica Ciliberti travaille dans un programme pour la conscientisation sur le Sida où la plus grande partie de l'équipe est catholique, tandis que la plupart des patients inscrits sont musulmans. Selon son expérience du pluralisme religieux, " pour la grande majorité des croyants, la religion ne divise pas. Nous vivons et travaillons ensemble dans l'harmonie. "
Nairobi
A Nairobi, notre dernière étape, Julia Alonso Martinez rayonne de joie en nous racontant son histoire. A l'Ecole de langue, elle a lié amitié avec Leïla, une musulmane de Khartoum qui l'a invitée chez elle. " Je n'ai jamais assisté à votre Noël ! Je ne suis jamais entrée dans une église ! ", s'écrie Leïla. Julia l'a invitée à se joindre à sa communauté pour la messe de Noël en milieu international. Tous vinrent, sauf le mari. Jocelyne Morin s'est assise avec Yusuf, 8 ans, et comme elle lui parlait de la crèche, il demanda tout à coup d'une voix scandalisée : " Qui est cet homme là-haut ? " Il avait remarqué la grande croix sur le mur... Jocelyne ajouta : " Heureusement la messe allait juste commencer ; j'ai marmonné quelques mots sur la Passion et Pâques. J'ai pensé que Yusuf ne pourrait pas comprendre. La leçon fut pour moi. Noël ne serait plus le même : la crèche romantique s'est ouverte, et la Croix y a maintenant une place importante. " Julia était assise auprès du chauffeur. Etait-il converti à l'islam ? Il pouvait à maintes reprises participer aux chants. Le dialogue de vie et de foi se poursuit, et Julia et Leïla continuent leur cours d'anglais. Leïla vient de temps en temps saluer les sœurs.
Quant à Margret Derek et moi-même, nous dirigeons des groupes interreligieux, coiffés par " Initiative Religions Unies " (URI), une organisation internationale qui a des sections dans plusieurs pays d'Afrique, avec pour objectif la paix entre les religions comme voie de paix pour le monde. Mes contacts personnels avec des bahaïs, des hindous, des sikhs, des musulmans, des pentecôtistes, etc. sont intéressants, mais au bout du compte, c'est un ministère humble et difficile. Après des réunions et des rencontres, et depuis le début de mon ministère interreligieux en Ouganda en 1997, je repars souvent de la Multiplication des pains, apportant mes cinq pains et mes deux poissons au Seigneur. Plus je découvre les autres traditions religieuses, plus je désire et prie que TOUS puissent venir partager la force libératrice du Christ.
Marie Cloutier, Nairobi, South B (Kenya)
VIVRE EN QUARTIER MUSULMAN AU MALI
Dans notre pays, le Mali, la population est à 80 % musulmane. A l'heure actuelle, on compte à peu près 4 % de chrétiens (protestants et catholiques). Quant à la religion traditionnelle, elle reste bien vivante et peut être évaluée à 15 % environ de la population. Il nous faut désormais compter aussi avec les sectes qui se développent de plus en plus. L'une des caractéristiques du Mali est que les membres de ces différentes religions cohabitent souvent dans les familles, et cela se vit en grande convivialité.
Ici, comme ailleurs, les fondamentalistes sont présents. Mais le Mali, étant une République laïque, s'est toujours refusée à devenir " République islamique " : il veut conserver le caractère de convivialité qui existe depuis si longtemps dans le pays. L'islam malien ayant un caractère confrérique, nous vivons donc avec un islam modéré. Il faut souligner que l'Eglise, bien que largement minoritaire, exerce dans le pays une action et un rayonnement qui vont bien au-delà du nombre des chrétiens.
A Kalabankura, notre communauté est implantée dans un quartier majoritairement musulman. Les chrétiens de ce grand quartier se trouvent dispersés au milieu de cette masse musulmane. Nos voisins les plus proches sont tous musulmans. Les élèves du Centre de promotion féminine que nous animons, elles aussi sont en majorité musulmanes : 25 musulmanes et 5 chrétiennes : ce qui veut dire que nous sommes en contact quotidien avec des membres des deux religions. De plus, nous cheminons avec la communauté chrétienne qui se réunit tous les dimanches dans la chapelle toute proche de notre communauté de vie. Nous manifestons une attitude d'ouverture et de bienveillance afin d'aider les uns et les autres à s'accepter avec leurs différences.
Comme nous l'avons dit, nous travaillons quotidiennement avec les membres des deux religions. Au Centre de promotion féminine, une monitrice est musulmane et collabore sans
problème avec les sœurs et la monitrice chrétienne à la formation des jeunes filles. Sr Ana Maria Igeño, dans son Centre de réflexologie, accueille indifféremment des membres des deux confessions. Le Centre Foi et Rencontre, où travaille Sr Françoise Dartigues, a pour objectif d'aider les chrétiens à vivre la rencontre avec nos frères de l'islam au milieu desquels ils vivent au quotidien, aussi bien dans les bureaux que dans les quartiers et les familles.
En tant que femmes, chrétiennes et consacrées, nous sommes pleinement à l'aise dans ce milieu pour vivre notre foi. Il arrive que des occasions se présentent où il nous est donné de dire notre foi et de témoigner de l'espérance qui nous anime. La croix que nous portons sans la dissimuler est bien souvent le moyen d'être reconnues comme chrétiennes par les musulmans que nous rencontrons. Cela nous permet d'engager certaines conversations sur notre foi.
Chacune de nous a ses interpellations. Ainsi, pour l'une, c'est le fait que, lors des grandes fêtes musulmanes, les musulmans demandent pardon à leur entourage, à leur famille. " Suis-je capable, au nom de ma foi, de demander ainsi pardon ? " se demande l'une de nous. Pour une autre, c'est le sens de l'adoration qu'elle a redécouvert au contact de la prière musulmane. Pour une troisième, c'est la soumission à Dieu en islam qui l'interroge sur sa propre soumission et sa confiance en Dieu. Une autre enfin, est touchée par la régularité et la fidélité des musulmans à la prière.
Tout un positif que nous sommes heureuses de partager avec vous toutes !
Communauté de Kalabankura (Mali)
AU JOUR LE JOUR, RENCONTRE AVEC LES MUSULMANS
En septembre 1954, un peu plus d'un mois avant que n'éclate, le 1er novembre suivant, la " Guerre de Libération ", un petit groupe de SMNDA s'installe dans une villa toute proche de l'université d'Alger. Les deux hauts palmiers qui dominent le petit jardin ont inspiré aux anciens propriétaires le nom de cette maison, " Les Palmiers ". Voilà un lieu où, grâce à une bibliothèque, vont se rencontrer des jeunes filles, algériennes musulmanes et européennes chrétiennes, venant de divers horizons de la ville. Très rapidement, alors que le pays est entré dans une longue guerre (1954-1962), ces jeunes sont invitées à constituer des groupes interreligieux où elles cherchent à réfléchir sur la rencontre islamo-chrétienne et à en faire l'expérience effective, soit dans les salles de lecture, soit encore au cours de voyages en Europe organisés par les sœurs. " Les Palmiers " étaient donc déjà, et avant Vatican II et Nostra Aetate, un lieu où commençait à se pratiquer une forme de " dialogue " de vie et même de réflexion. Celles qui l'ont vécu, des musulmanes et des chrétiennes, en gardent un souvenir très riche. Aujourd'hui, en raison de leur insertion dans le quartier et de leur présence auprès des universitaires, étudiants et enseignants, les sœurs continuent d'assurer la pérennité de cet appel particulier à la rencontre avec des musulmanes et musulmans. (L.P.)
L'Algérie, pays situé au nord de l'Afrique, est une République Démocratique et Populaire où l'islam est religion d'Etat. Si la langue arabe y est la langue " officielle ", le tamazight (berbère) parlé par les populations d'origine " berbère " y est reconnu aujourd'hui langue " nationale ". La population est d'environ 38 millions habitants dont la moitié a moins de 20 ans. La quasi-totalité est de confession musulmane, bien que tous ne soient pas " pratiquants ". La grande majorité appartient au rite sunnite. Il existe aussi une petite minorité d'Ibadites formant une communauté spécifique dans les cinq villes du Mzab, région située en plein Sahara. La Constitution nationale admet la liberté de conscience, mais ceci semble surtout théorique. S'y ajoutent quelques Algériens chrétiens (de diverses Eglises) dont la pratique religieuse est très discrète et peut même être ignorée de leur propre famille.
Depuis quelques années, l'islam fondamentaliste, voire intégriste, marque toute la société mais surtout les jeunes. Les tenues vestimentaires sont adoptées par beaucoup et les prières rituelles suivies par la plupart d'entre eux. On interrompt les programmes de toutes les radios et télévisions pour retransmettre l'appel à la prière qui retentit très fort des minarets de toutes les mosquées du pays. Le vendredi est particulièrement célébré, malgré les velléités de certains qui dénoncent l'impact de ce jour chômé sur l'économie nationale. Tous les secteurs de la vie sont ainsi touchés, et depuis 30 ans, l'Ecole Fondamentale a véhiculé ces idées fondamentalistes dans la formation scolaire. Elle est actuellement en cours de réforme, mais on compte une ou deux générations de jeunes qui en sont imprégnés.
Après une longue décennie de terrorisme islamiste (1990-2000) très sanglante à travers tout le pays, les gens retournent progressivement à une vie normale. En effet, la promulgation après référendum de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, en septembre 2006, a apaisé peu à peu les esprits. Les partis politiques islamistes ont officiellement été interdits, mais l'on sent que leur influence est toujours réelle.
Les étrangers sont peu nombreux, et les chrétiens, une infime minorité, d'origines très diverses. Notre Eglise est tolérée et même respectée, grâce surtout à la personnalité de notre Archevêque, le Père Henri Teissier. Cependant, en février 2006, des ordonnances concernant les cultes non-musulmans ont été promulguées. Il s'agit de restrictions concernant la liberté religieuse, les cultes et surtout le prosélytisme. Les écarts entraîneront des sanctions pénales...
Notre communauté d'Alger-Palmiers est insérée en plein centre ville, la capitale, dans un milieu et un environnement uniquement musulman. La " Bibliothèque universitaire " (C.C.U), au rez-de-chaussée de notre maison, est fréquentée quotidiennement par des étudiants musulmans, garçons et filles. Les personnes rencontrées par les unes et les autres dans leur travail (nous sommes quatre sœurs) sont en très grande majorité des Algériens musulmans, mis à part l'un ou l'autre expatrié travaillant pour un temps dans le pays.
Nos relations sont toujours empreintes de respect et de discrétion. Nos échanges amicaux portent très rarement sur la religion comme telle, la leur ou la nôtre, car notre expérience prouve que cela n'aboutit qu'à des incompréhensions ou à des impasses. Le dialogue de la vie, dans la vie, est le seul possible, surtout depuis la montée du fondamentalisme, chez les jeunes en particulier.
Quand des questions nous sont posées, nous parlons de notre foi, mais dans la limite de ce qui peut être compris et accepté. Certains nous demandent de leur prêter la Bible ou l'Evangile, mais nous sommes réticentes à cause de l'atmosphère ambiante. Les voisins sont attentifs à nos temps de prière et à nos déplacements pour les célébrations. Par contre,nos fêtes religieuses comme Noël par exemple, sont de moins en moins connues et même harâm (péché). Tous ces gens qui nous entourent sont présents dans notre prière personnelle et communautaire. Ils nous demandent, surtout les plus anciens, de prier pour eux.
A la bibliothèque même, les sujets de recherche et les thèmes de mémoire choisis par les étudiantes et étudiants montrent de leur part une ouverture nouvelle sur les autres religions. Depuis peu en effet, des étudiants choisissent de travailler sur la religion chrétienne ou sur la tolérance ou encore sur la question du " dialogue " interreligieux et sa signification. Cet accent nouveau a peut-être une origine dans les questions que l'Occident se pose par rapport à l'islam...
Dans la vie courante, nous sommes frappées par le témoignage de foi que donnent beaucoup de personnes, des femmes surtout qui nous sont plus proches, dans leur existence quotidienne. Elles font preuve bien souvent d'une vie spirituelle de relation personnelle à Dieu, qui donne sens à tout ce qu'elles vivent. Nous sommes toutes marquées par le climat religieux dans lequel nous baignons : au long des jours, l'appel à la prière dans les mosquées environnantes, la grande prière du vendredi (jour de congé), le jeûne du mois de ramadan, les fêtes ainsi que les références à Dieu qui ponctuent les conversations, tout cela s'imprime en nous et transforme notre relation à Dieu. Notre approche de la Parole de Dieu est pénétrée, elle aussi, par le pays : les paysages et le climat, mais surtout les mentalités et certaines coutumes...
Finalement, nos vies côte à côte revêtent une ouverture mutuelle à l'expérience religieuse de l'autre, ceci étant forcément, plus ou moins réciproque. Ce qui nous habite de plus en plus, c'est la conviction que nous sommes les uns et les autres à la recherche de Dieu par des voies différentes.
Les sœurs d'Alger Palmiers, (Algérie)
La vie se partage
NOUS, LES JEUNES DE 60 ET PLUS
" Vieillissant, il fructifie encore ; il garde sa sève et sa verdeur,
pour annoncer que le Seigneur est bon : pas de ruse en Dieu, mon Rocher " (Ps 91).
Un jour, je me promenais dans la forêt. Je m'assis à l'ombre d'un bel arbre et tout à coup, voici ce que j'entendis...
- " Oh ! Toi, mon grand arbre, comment te sens-tu ? " L'arbre interloqué baissa les yeux et vit un tout jeune arbre, ayant quelques feuilles.
- " Cher voisin, dit-il, désirez-vous faire connaissance ? Je vous invite à commencer ! "
- " Merci, dit le petit arbre. Je proviens d'une dizaine de graines que le vent a emportées de chez mes parents ; j'ai pris racines et je me suis développé, grâce à mon Créateur qui me donne soleil et eau du ciel, afin que je le loue ! "
- " Oh ! Comme vous avez raison ", répondit le grand arbre. Avec un langage adéquat, il se met lui aussi à raconter sa vie. " Vois-tu, petit, j'ai découvert 'l'art de bien vieillir'. Tu vois, les saisons passent... Je me fane... Puis, je refleuris et je donne beaucoup de fruits à chaque saison. Moi aussi, je chante mon Créateur. M'entends-tu ? "
- " Oui, je t'entends dans l'air du soir, lorsque tout est calme ; tu chantes 'Magnificat, Magnificat'. Serait-il indiscret de te demander ce que dit ton cœur à ce moment-là ? "
- " Je glorifie Dieu pour mes parents, pour ceux et celles que j'ai connus et aimés, pour tout ce que j'ai reçu, pour tous les peuples qui, en se promenant, se sont reposés sous mes branches. "
- " Dis donc, ta vie fut charmante ! ", dit le petit arbre.
- " Oh ! répondit l'autre, ne le dis pas trop vite, car lorsque vinrent les conflits avec ceux et celles qui montent dans mes branches, les cassent et arrachent les feuilles, ce n'est pas drôle ! Mais vois-tu, par une communication respectueuse, j'essaie de leur en faire prendre conscience, et j'ai appris de cette façon à gérer mes conflits. J'apprends alors tous les jours l'art de bien vieillir. Petit conseil d'ami : n'attends pas trop tard pour y penser, car cela prend du temps !
J'ai la joie de voir présentement à Rome un groupe de dix personnes, parfois douze, venir échanger en profondeur sur ce sujet, et cela me fait du bien. Lorsqu'elles poursuivent leur
route, je cherche moi aussi le fil d'or qui a guidé ma vie. Et si je m'élève toujours plus haut, ne crois pas que je veux dominer ; je lève mes branches vers le Créateur pour louer et rendre grâce pour celles et ceux qui m'ont aidé à voir plus clair...
Voilà " ma mission ", celle d'aujourd'hui. Je souhaite, que toi aussi, en grandissant, tu puisses donner ton maximum aux autres, car tu es unique dans cette grande forêt, au milieu de la multitude d'arbres divers.
Du fond de ton cœur, loue Celui qui t'a fait. Chaque jour, médite sa Parole, pour que ton cœur déverse sur les autres tout l'amour qu'Il t'a donné. Merci pour tout ce que tu m'as appris durant cette rencontre ! "
Danielle Burthier; Olivette Bellavance, Teresa Ortiz, Françoise Laflamme, Marie McDonald (responsable), Annemarie Müller, Lucienne Reynders, Dorothea Stutz, Madeleine Bouvy, Thérèse Devulder et Marianne Borrelbach. Le groupe des dix
DU PROGRES AUX PROGRES
Depuis fin octobre 2006, j'enseigne en 1ère et 2ème année dans une école primaire privée, " le Progrès ". Je collabore avec Fatou, une jeune femme mauritanienne. De 8 h à 12 h, je suis en 2ème année pour les matières en français. Au même moment, Fatou est en 1ère année pour l'arabe. De 15 h à 17 h 30, c'est l'inverse. Les enfants sont affrontés à un grand défi. Ils ont leurs langues maternelles, poular, hassaniyya, wolof, etc. Arrivés à l'école, ils se retrouvent avec deux langues étrangères, l'arabe et le français. Ceux qui parlent l'arabe dialectal sont un peu favorisés. Mais pour les autres, c'est difficile.
De notre communauté à l'école, il y a 20 minutes de marche, ce qui, multiplié par 4, donne au total 80 minutes par jour. Quelle bonne occasion pour le sport et pour garder la forme !
Il y aussi de ces femmes qui ont intégré des aspects de notre charisme que nous apprécions beaucoup : penser à l'autre, participer à la part de la mission qui lui est confiée. Après avoir réfléchi à quel moment elle pourrait me rendre service sans déranger mon plaisir de marcher, ma sœur Kordula a trouvé une bonne solution : me déposer à l'école pour 15 h parce qu'à Nouakchott, non seulement il ne fait pas souvent frais, mais il y a aussi du sable. Je suis très reconnaissante de ce soutien.
Apprendre à lire aux petits débutants m'a demandé beaucoup de répétitions, banc par banc, un élève après l'autre. Mais sans m'avertir, ma voix a pris son " congé annuel ". Je me suis retrouvée trois jours sans elle. Quoi faire ? La méthode active peut-être ? La façon dont les enfants ont été attentifs à moi m'a beaucoup touchée. Chaque matin, en arrivant en classe, chacun me promettait : " Moi, n'a pas parlé en classe, Madame. " C'est-à-dire, qu'ils ne vont pas bavarder. Silencieux et attentifs, ils travaillaient bien, sauf Abou qui ne cessait de m'observer. Mais si je le regardais, il baissait la tête et faisait semblant d'écrire. Je l'appelle et je lui demande : " Abou, pourquoi ne travailles-tu plus, tu me regardes seulement ? " Il baisse encore la tête... " Mon papa comme toi, n'a pas parlé, mourir. Et toi, Madame, mourir aussi ? ", me répond-t-il en pleurant. Comme je ne connais pas leurs langues, les enfants sont obligés de me parler en français. Les autres m'ont parlé à leur tour. J'ai compris alors que le papa d'Abou avait attrapé une maladie à la
gorge ; il ne pouvait plus ni manger ni parler, et il est mort. En me voyant sans voix, l'enfant a aussitôt pensé que j'allais moi aussi mourir, et il a perdu le goût du travail. J'ai alors forcé un peu ma voix pour parler avec lui. Après cela, Abou a retrouvé son dynamisme.
Comme je l'ai dit, au début, il me fallait répéter plusieurs fois avec chacun d'eux, pour qu'ils arrivent à lire une seule phrase. Aujourd'hui, je suis très contente : quand j'écris mon petit texte au tableau, avant même que je le lise, il y a des malins qui le lisent bien. Je pense que vous imaginez mon émotion, car vous avez peut-être fait cette expérience. Quand on se donne de tout cœur pour ceux que l'on aime, ils profitent, progressent et grandissent. C'est un secret de la joie !
Il m'arrive souvent, quand j'ai à vivre quelque chose de nouveau, de me demander comment cela se passera et même de me faire des idées. Lorsque je suis allée me présenter au directeur, je me disais : " C'est évident ! Ce directeur me donnera une classe d'enfants chrétiens ! "
L'école a en effet des classes pour les chrétiens, enfants étrangers venus du Sénégal, de la Guinée, etc., et d'autres pour les Mauritaniens. A mon arrivée, il me dit : " Sois la bienvenue à l'école du Progrès. Seulement, par prudence, ne porte aucun signe religieux. Personne n'a choisi de naître dans telle ou telle religion ou dans tel ou tel pays. C'est parce que je suis né dans tel pays précis que je suis ce que je suis. L'essentiel, c'est de travailler ensemble et de construire notre monde... " J'ai entendu en moi, cette parole de Jésus au scribe : " Tu n'es pas loin de la vérité " (Cf. Mc 12,34). Le directeur me conduit alors dans une classe. Tous les visages sont nouveaux pour moi. Mais oh, quelle surprise ! C'est l'une des classes musulmanes ! Au lieu de me donner une classe d'enfants chrétiens, voilà qu'il me donne celle-ci. Il me fait donc confiance.
Dieu nous comble toujours au-delà de nos attentes. Il m'a invitée à suivre les pas de Lavigerie, qui, envoyé en Algérie pour les chrétiens, découvre que hors de l'Eglise, il y a le salut ! Wal-hamdoulillah (Louange à Dieu) pour notre riche et beau charisme !
Emérite Kiloba, Nouakchott (Mauritanie)
Promenade à travers les archives
DE L'EXCLUSION A LA RECONNAISSANCE DU PLURALISME RELIGIEUX
Mesuré à l'aune des siècles, on peut dire que l'idée de rencontre interreligieuse et de dialogue, aujourd'hui assez bien intégrée par l'Eglise, est toute récente. Après des siècles de relations difficiles et souvent violentes, le respect du pluralisme religieux trouve sa base doctrinale dans la Déclaration conciliaire Nostra Aetate (28 octobre 1965) et plusieurs autres textes de l'Eglise.
Lorsque, en 1867, Lavigerie arrive à Alger, il a déjà une certaine expérience de la rencontre avec les musulmans, acquise en Orient lors de son voyage de la fin 1860, comme directeur de l'Œuvre des Ecoles d'Orient. Il a découvert l'ampleur des massacres de chrétiens commis par les Druzes, musulmans de Syrie, et son regard négatif sur l'islam, celui de tous les manuels de théologie de son temps, en sort confirmé. Mais il a aussi découvert la profonde charité d'un musulman algérien notoire, l'Emir Abd el-Kader. Nul n'ignore l'impression que l'Emir produisit en lui lors de leur entrevue de Damas. Celui-ci avait réussi à sauver les milliers de chrétiens qu'il avait pris sous sa sauvegarde. Lavigerie conservera de l'entrevue un souvenir indélébile : " Je l'écoutais avec admiration et avec bonheur parler, lui, musulman sincère, un langage que le christianisme n'eût pas désavoué (...) Je le quittais plus ému que je ne saurais le dire. " Il avait rencontré un homme et non plus un système.
La formation reçue au séminaire ne l'avait pas vraiment préparé à une rencontre positive avec ce que l'on appelait alors " fausses religions ", religions ancestrales de l'Afrique aussi bien qu'islam, le catholicisme étant tenu pour la seule " vraie religion ". Ce qui explique la sévérité extrême des paroles utilisées pour qualifier ces " fausses religions ". Mais fondateur de sociétés exclusivement missionnaires, il va peu à peu adopter un certain pragmatisme, celui que lui inspire son expérience des orphelinats en milieu musulman ; puis, pour l'Afrique Equatoriale, la lecture des récits d'explorateurs et, à partir de 1878, les lettres des MAfr qu'il y a envoyés.
C'est ainsi que, à partir d'Alger, il préconise des méthodes d'apostolat qui diffèrent selon les lieux : pays musulmans, notamment celui où il vit, et milieux traditionnels africains. En ce qui concerne l'Afrique du Nord, écrit-il en 1869, il a très vite perçu que " depuis 1200 ans qu'il s'est établi, le mahométisme a opposé à l'apostolat des barrières presque insurmontables ". Il n'en va pas de même en Afrique Subsaharienne où, ajoute-t-il, " nos missionnaires trouvent d'ordinaire auprès des idolâtres un accueil facile... ". La différence d'approche n'est cependant pas fondée sur le respect proprement dit, celui que Nostra Aetate exprimera un siècle plus tard, mais plutôt sur la prudence qu'inspire la différence de perméabilité entre les milieux. Sans oublier la charité pour tous, comme le dit si bien sa devise Caritas.
C'est ainsi que, parlant de moyens tout à fait nouveaux pour " une société qui se consacre exclusivement aux missions parmi les Arabes musulmans de l'Afrique ", il juge qu'il faut " commencer par se rendre semblables à eux en adoptant leur manière extérieure de vivre, leurs vêtements, leur nourriture, leur vie nomade, leur langue, en se faisant, en un mot, tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ ". Une proximité qui s'accompagne d'une attitude de
douceur, un rapprochement de la charité. Voilà qui s'oppose à la provocation qu'auraient constituée l'annonce explicite de l'Evangile et les baptêmes individuels.
Mais alors, comment situer le baptême des orphelins de la famine dont Lavigerie aurait aimé faire la base d'une nouvelle Eglise d'Afrique ? Dans les débuts de leur arrivée à l'orphelinat de Ben Aknoun, dans les environs d'Alger, il semble qu'un nombre important des plus grands ait sollicité le baptême avec insistance. Il finit par accéder à la demande de six d'entre eux qui seront baptisés à " Notre-Dame d'Afrique " en octobre 1869. La porte va cependant s'ouvrir peu à peu. Si l'on ne peut baptiser sur place, rien ne paraît s'opposer à un baptême en Europe. Il doit cependant s'agir d'orphelins véritables et non d'enfants abandonnés ayant encore leurs parents, à moins que ceux-ci n'en donnent la permission expresse.
Les premiers MAfr envoyés en Kabylie en 1873, après avoir participé à l'œuvre des orphelins, vont être remplis du désir de créer là aussi des orphelinats. Mais en Kabylie, la situation est bien différente. Les solidarités de clan font que les orphelins ne sont pas abandonnés. Ne pourrait-on pas alors ouvrir des " internats " où la religion serait enseignée ? Lavigerie s'y oppose fermement. Il admet toutefois que, " par charité " les Pères puissent " recevoir chez eux quelques enfants pauvres " fréquentant l'école, " pas plus de quatre ou cinq internes par maison. " Mais il souligne : " Ne jamais parler de religion aux Kabyles, sous aucun prétexte. Surtout n'engager aucun d'entre eux ni de près ni de loin à se faire chrétien et ne baptiser personne, même en danger de mort, si ce n'est que ce soit un enfant déjà en agonie... " Et encore : " Gardez-vous bien de faire du prosélytisme. Contentez-vous de gagner leur cœur par les bienfaits et la charité et laissez faire le temps. " Il se défie des conversions individuelles car, écrit-il : " Les musulmans font bloc. Avant donc de commencer parmi eux la prédication de l'Evangile,il faut préparer des conversions en masse. Cette préparation durera peut-être un siècle... " En 1878, les Sœurs Marie-Salomé, Pélagie et St-François, envoyées aux Ouadhias (Kabylie), y arrivent avec la même consigne.
Sans doute le chiffre prescrit par Lavigerie sera-t-il momentanément observé. Mais les Pères, tourmentés par la question du " salut des infidèles ", sont animés du désir de catéchiser. Lavigerie insiste encore dans une circulaire de 1880, adressée à tout le clergé, mais concernant surtout les missionnaires. " La présente circulaire est rendue nécessaire par des faits récents qui m'obligent à vous rappeler les prescriptions graves du Saint-Siège et de l'Autorité diocésaine. Il s'agit du baptême des infidèles... 'On ne baptisera aucun enfant juif ou musulman, sans l'expresse permission de ses parents'." Seule exception, les enfants abandonnés ou en danger évident de mort ou absolument sans famille, mais en prenant " toutes les précautions que commande la prudence ".
Les sœurs, soumises à ces mêmes consignes, semblent pourtant avoir assez largement interprété l'exception " en danger évident de mort ". La lecture de leurs diaires de communauté permet de noter le nombre relativement important d'enfants " régénérés " dans les hôpitaux ou au cours des visites à domicile. Combien d'entre eux n'ont-ils pas survécu ! Ignorant tout de leur baptême à l'article de la mort, ils sont restés musulmans jusqu'au terme de leur vie.
Quant aux Pères, ils ne cessent de revenir à la charge. N'ont-ils pas tout quitté pour évangéliser et donc baptiser ? Ils pensent qu'une réserve excessive confirme les musulmans dans la conviction de leur supériorité religieuse. Forts de la confiance et du prestige que leur ont acquis la classe et les soins aux malades, ils veulent obtenir davantage du Car- dinal : faire baptiser les meilleurs de leurs jeunes pour fonder avec eux une chrétienté. Un argument qui ne laisse pas Lavigerie insensible. En mai 1888, il finit par accepter d'emmener à en sortira : Optat et Marie-Renée mariés en décembre 1888.
Après la mort du Cardinal, on s'écarte quelque peu de ses consignes, sans établir néanmoins de directives communes. Les questions sont nombreuses : apostolat direct ou indirect ; prédication au grand jour ou influence discrète ; baptêmes individuels ou transformation du milieu ? Il y avait ceux qui, parmi les MAfr, pensaient qu'il convenait de baptiser les individus le désirant et former avec eux des villages chrétiens du type des premiers villages de la plaine des Attafs. Et puis, tendance minoritaire, ceux qui demandaient de ne pas se hâter, mais de préparer longuement le milieu à recevoir la Bonne Nouvelle en temps opportun. Les discussions sont d'autant plus vives qu'elles s'appuient sur des positions théologiques très différentes : pas de salut en dehors de l'appartenance à l'Eglise, théologie des manuels du 19ème s ; sentiment que l'économie du salut va bien au-delà, nouvelle théologie développée à partir des années 20.
Sous l'impulsion du P. Henri Marchal, d'abord régional de 1909 à 1912, puis assistant général de 1912 à 1947, les MAfr vont s'inté-resser de plus en plus au milieu de vie de leurs ouailles et inventer un type d'approche nouveau, l'apostolat du milieu. Il ne s'agit plus de proposer le baptême, ce qui équivaudrait à faire renoncer à tout ce qui fait que l'on est musulman, mais laisser s'accomplir l'œuvre de Dieu. " Ce n'est pas à nous à prendre les devants, à empiéter imprudemment sur l'action secrète de la grâce et son point d'arrivée dans les âmes. Prenant ce parti indiscret de précipiter le mouvement des conversions, nous jetterons le trouble et la défiance dans la masse. "
Telles sont bien les prémices de la Déclaration Nostra Aetateà la préparation et à la rédaction de laquelle un certain nombre de MAfr ont participé, parmi lesquels il faut citer le P. Robert Caspar et le P. Joseph Cuoq qui fut d'ailleurs le premier animateur du Secrétariat pour les Relations avec les Non-chrétiens, devenu aujourd'hui le Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux. Rappelons encore les Lineamenta du prochain Synode pour l'Afrique, qui donnent le dernier état de la question : " On ne peut passer sous silence les chances et les difficultés que présente le dialogue avec certaines communautés musulmanes et avec les adeptes de la religion traditionnelle africaine, ouverts à une collaboration en vue de l'avènement de la réconciliation, de la justice et de la paix ". C'est ainsi que, au cours de plus d'un siècle, l'Eglise est peu à peu passée de l'exclusivisme - hors de l'Eglise pas de salut - à la reconnaissance d'un pluralisme religieux qui devrait conduire tous les croyants à vivre dans l'émulation spirituelle plutôt que dans le conflit.
Nos Constitutions et Actes Capitulaires expriment bien cette véritable révolution dans notre pratique, aussi bien que dans notre perception des situations au regard du salut en Jésus-Christ auquel tous, sans exception, sont appelés. Notre vocation pour l'évangélisation de l'Afrique ne réunit-elle pas, partout où elle s'exerce, " le dialogue " et " l'annonce "?
Lucie Pruvost
" Chaque fois que quelque chose te vient à l'esprit au sujet de Dieu,
sache qu'Il est différent de cela...
Si tu penses qu'Il est ce que croient les diverses communautés -
musulmans, chrétiens, juifs, mazdéens, polythéistes et autres - Il est cela et Il est autre que cela !
Aucune de Ses créatures ne l'adore sous tous Ses aspects ;
aucune ne Lui est infidèle sous tous Ses aspects. Nul ne Le connaît sous tous Ses aspects ;
nul ne L'ignore sous tous ses aspects... "
(Emir Abd el-Kader, Le Livre des Haltes, n° 254).
A TRAVERS LES ARCHIVES, PETIT TOUR CHEZ NOS SŒURS
l y a quelques mois, au Malawi, Sr Dolorès Lavoie (Communauté de Lilongwe - Maula) et Sr Hildegard Essmann (Lilongwe Area 2) ont commencé à se rencontrer un jour par semaine en vue d'écrire l'Histoire de nos sœurs au Malawi. Voici ce qu'elles écrivent :
Nos sœurs ont démarré de nouvelles communautés en 17 endroits du Malawi. Plusieurs d'entre elles ont été transmises aux quatre congrégations locales, spécialement les " Teresian Sisters " à la formation desquelles nous avons collaboré. Dans les anciens diaires, écrits surtout en français et commencés en 1911 à l'arrivée de nos 4 premières sœurs à Mua, nous avons trouvé des choses remarquables. Nous aimerions en partager quelques-unes avec vous toutes.
En considérant l'âge des fondatrices de Mua, nous ne pouvons qu'être impressionnées par leur jeunesse, leur dynamisme, leur zèle et leur promptitude à partir vers un pays si lointain, et probablement pour la vie, pour annoncer la Bonne Nouvelle :
Sr Céline, née en 1880, 1ère profession en 1910. A son arrivée à Mua, elle avait 31 ans (c'était la plus âgée du groupe). Elle n'est jamais retournée dans son pays d'origine, la France, et mourut à Likuni en 1967. Elle avait 87 ans. Sr Victorine, née en 1886, 1ère profession en 1911. A l'arrivée à Mua, elle avait 25 ans et avait fait sa première profession seulement quelques mois auparavant. Elle ne retourna qu'une fois en congé au Canada. Elle est décédée à Likuni à 89 ans. Sr St-Germain, née en 1888, 1ère profession en 1910. A l'arrivée à Mua, elle avait 23 ans. Elle y mourut en 1914, à 26 ans, et fut enterrée à Mua. Sr Irénée, née en 1882, 1ère profession en 1906. A l'arrivée à Mua, elle avait 29 ans. En 1919, malade, elle dut repartir en France pour des soins. Elle ne revint jamais au Malawi, mais son cœur y demeura toute sa vie. Elle mourut à Verrières en France en 1972. Elle avait 90 ans.
Dans Après 'L'histoire des Origines de la Congrégation' 1910-1974 (p.4), nous lisons ceci sur le témoignage de nos 4 premières sœurs à Mua :
" Le P. Joseph Mazé, supérieur du poste de Mua, raconte ce qui suit :
Les premières Sœurs Blanches, qui s'installèrent dans le vicariat du Nyassa en 1911, exerçaient sans s'en douter une grande influence par la charité fraternelle que manifestait leur vie en communauté. Tout dans leur allure et dans leur genre de vie intriguait les indigènes. Plus ils les observaient, plus ils s'étonnaient. Un jour, le catéchiste de la station demanda au supérieur : " Les sœurs sont-elles soumises à votre surveillance ? Est-ce que vous dirigez leur maison ? Est-ce le Père économe qui compte l'argent et en règle l'emploi ? "
On devine la réponse du supérieur qui demanda à son tour : " Est-ce qu'on m'a vu avec le Père économe me mêler des affaires des sœurs ? " - "Non. Voilà, disent-ils, une maison habitée par quatre femmes. Elles sont blanches, mais ce ne sont que des femmes. Pas un homme pour les commander, pour fixer à chacune sa besogne, pour trancher les querelles, pour les corriger et pour les battre ! Cette maison devrait être pleine de désordre, de cris, de disputes, de batailles. Or, voici deux mois que ces quatre femmes sont là, toujours ensemble ; elles travaillent, elles se récréent, elles prient, elles mangent ensemble. Et personne encore - pourtant, on les épie ! - personne ne les a surprises à se disputer, à s'insulter, à se bouder : on ne les a jamais entendues se plaindre, ni médire les unes des autres ; on ne les voit pas pleurer, elles sont toujours contentes, elles sont toutes pareilles, elles ne sont pas jalouses, et même la supérieure s'habille, travaille et mange comme les autres... Tout cela n'est pas naturel. Pour s'aimer ainsi les unes les autres, sans jamais se lasser, il faut qu'elles usent de quelque charme magique que nous ne connaissons pas... " Voilà
ce que disent les païens, mais nous leur disons : " C'est un miracle du bon Dieu, les sœurs sont les filles de Dieu. "
Un autre point intéressant que nous aimerions partager avec vous concerne ce qui est arrivé quand il fut décidé, en 1968, que nos sœurs devraient quitter Kasina, le 6ème poste ouvert au Malawi, en 1947. Quand on sut qu'elles partaient, les gens élevèrent de sérieuses protestations. Une importante délégation de chefs venant de toutes les régions voisines, arriva pour s'opposer à cette idée. Des pétitions portant beaucoup de signatures furent envoyées à la provinciale, Sr Marie des Neiges, demandant que les sœurs restent.
On s'adressa au ministre régional de Lilongwe en lui demandant de voir s'il ne pourrait pas s'arranger pour garder les sœurs à Kasina. Les Sœurs Blanches furent convoquées dans son bureau à ce sujet. Finalement, les sœurs s'excusèrent et expliquèrent l'impossibilité dans laquelle elles se trouvaient de changer d'idée. Du fait des bonnes raisons exposées, le ministre régional demanda que ces sœurs puissent au moins rester à notre hôpital de Mlale, à environ 25 km de là. Il dit que les gens iraient les trouver à partir de Kasina. Les sœurs répondirent que, si c'était possible, cela serait fait.
Voici la lettre reçue par nos sœurs au moment où elles furent retirées et remplacées par les " Medical Mission Sisters ". Cette lettre provenant de la population de Kasina, portait la signature de divers organismes de Dedza , Linthipe et Nathenje dont le Parti du congrès :
A Sr Marie des Neiges
" Chère Madame, [concernant Amai Marie-Anna et Amai Daniel (Sr Marie-Anna Forcier et Sr Daniel-Marie)]
Nous, les soussignés, nous aimerions exprimer notre gratitude envers les personnes nommées ci-dessus, pour tout ce que les deux ont fait pour nous quand nous avons été admis pour des soins à l'hôpital de la Mission de Kasina. Elles sont toujours aimables envers toute personne de tous âges, de toutes couleurs. Elles nous traitent avec sympathie, et nous apprécions à la fois leurs soins et leur manière de nous traiter.
Tous, nous avons l'habitude de leur parler et de nous adresser à elles chaque fois que nous avons des ennuis et nous en recevons des soins n'importe quel jour et n'importe quand, lorsque nous allons à l'hôpital. A aucun moment, nous n'avons été renvoyés pour nous être adressés à elles en dehors des heures de travail. Cela veut dire qu'elles travaillent dur et sont des personnes compatissantes.
Pouvons-nous, Madame, vous demander la faveur de les garder ici à l'hôpital de Kasina et de ne pas les transférer en Zambie ou ailleurs, comme on le suppose, de telle sorte que nous, vos patients, nous recevions les soins comme à l'accoutumé, parce que nous avons confiance en elles. Tous, nous prions Dieu et nous vous supplions d'accueillir nos idées parce que, ainsi, vous nous permettrez de ne pas avoir peur de l'hôpital.
Merci d'avance ! " - (Suivent de nombreuses signatures).
Dolorès Lavoie et Hildegard Essman,
Lilongwe, Malawi
Savez-vous que ?
IRU, UNE INITIATIVE REVOLUTIONNAIRE?
" UNE MAREE MONTANTE SOULEVE TOUS LES BATEAUX "
(William Swing, Fondateur de IRU)
Plus d'un million de personnes impliquées jusqu'ici dans plus de 60 pays, sur tous les continents ; 88 traditions religieuses et dénominations travaillant en réseau... Quelle marée montante ! IRU - Initiative Religions Unies : c'est cela. Une idée qui a surgi en 1995, à partir d'une cérémonie interconfessionnelle à San Francisco, pour commémorer le 50ème anniversaire des Nations Unies. L'ancien Secrétaire général des N.U., Boutros Boutros Ghali avait demandé à Bill Swing, évêque épiscopalien de Californie, de constituer un comité et d'élaborer le contenu religieux de la célébration du jubilé. Swing réussit à impliquer 26 confessions dans la cérémonie qui se tint à la Cathédrale Grâce.
Il se posait des questions quant au résultat de tout cela. " Quel est l'impact réel des N.U., de tant de discours sur la Paix ? Les efforts politiques dans la recherche de la paix sont souvent contrecarrés par les autres forces politiques... " Swing prit conscience que les nations se rencontraient depuis 50 ans, mais pas les religions. " Je me suis réveillé le lendemain matin, dit Swing, prêt à consacrer le reste de ma vie à devenir un déclencheur, en créant " RELIGIONS UNIES " qui serait un parallèle des Nations Unies. "
Swing abandonna son travail et partit rencontrer le pape, le dalaï lama, le grand rabbin de Jérusalem et plusieurs autres chefs religieux. Il lui vint vite à l'esprit que " si la paix devait un jour s'instaurer entre les religions, cela devrait commencer à la base ".
Il réunit 50 personnes qui partageaient son idée pour discuter des choix, et c'est ainsi que IRU est née. Sa force de marée ne se trouve pas dans des structures hiérarchiques, mais dans des CERCLES DE COOPERATION démarrés à la base à travers le monde. Chaque Cercle est autonome pour prendre des initiatives locales (Sida, droits de la femme, prière, bibliothèque, etc.) et réaliser l'objectif de IRU :
" Promouvoir une coopération interreligieuse stable et quotidienne,
mettre fin à la violence pour motif religieux
et créer des cultures de paix, de justice et de guérison pour l'univers et tous les êtres vivants "
Chaque Cercle doit comprendre au moins 7 personnes représentant au moins 3 religions.
Les religions sont souvent accusées de diviser... IRU souhaite oublier le passé et " soulever les bateaux ensemble par sa marée montante ".
Marie Cloutier, Nairobi South B (Kenya)
Un deuxième synode des évêques pour l’Afrique
Douze ans après le 1er Synode des Evêques pour l'Afrique (1995), les membres du " Conseil de préparation " ont récemment rédigé et rendu public les Lineamenta d'une " 2ème Assemblée spéciale pour l'Afrique du Synode des Evêques " dont la date reste à fixer. C'est pour répondre au désir exprimé par de nombreux catholiques que, en novembre 2004, Jean-Paul II avait annoncé son intention de convoquer cette 2ème Assemblée, intention confirmée par Benoît XVI en juin 2005.
Le thème en a été défini par le pape en collaboration avec le Conseil spécial pour l'Afrique (Secrétairerie générale du Synode des Evêques) : " L'Eglise en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix ". Face à la réalité du pluralisme religieux, une partie du chapitre I de ces Lineamenta (" L'Afrique à l'aube du 21ème siècle "), lui est consacrée : " Les religions au service de la réconciliation, de la paix et de la justice en Afrique ".
La diversité des situations y est recensée. Tout d'abord " la religion traditionnelle en Afrique " qui " constitue pour chrétiens et musulmans africains l'humus socioculturel à partir duquel ils peuvent s'entendre ". Vient ensuite " l'islam... qui est souvent un partenaire important et difficile ". Et, pour finir, " la collaboration avec les autres chrétiens " grâce à laquelle " la lutte commune pour l'avènement de la paix, de la démocratie et le respect des droits de l'homme, ainsi que l'engagement commun dans les divers processus de réconciliation, ont beaucoup contribué à supprimer les préjugés des uns contre les autres... "