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Sr. Rita Hieble d'Allemagne

LES ENFANTS DE LA RUE AU MALAWI


Depuis son retour au Malawi en 1998, Rita Hieble travaille avec les enfants de la rue, à Lilongwe, principale ville du pays.

Voici son témoignage sur comment elle vit cet apostolat avec les enfants de la rue, et comment furent les débuts...

Rita, comment en es-tu venue à t'impliquer avec les enfants de la ue à Lilongwe?

Rita (R.) : Quand je suis arrivée au Malawi on m'a parlé du nombre croissant d'enfants errant dans les rues de la ville. Les sœurs de l'Équipe provinciale m'ont demandé d'étudier cette situation de plus près et de réfléchir à ce qui pourrait être fait de notre côté. Chimwemwe Mgangira qui a travaillé en Tanzanie auprès des enfants de la rue, m'a longuement partagé le fruit de son expérience, ainsi que son intérêt et son affection pour ces enfants.

Comment as-tu pris contact avec eux?

R. : J'ai commencé à parcourir les rues le soir, à la recherche de ceux qui dormaient dehors, afin de découvrir qui ils étaient. Pour n'être pas seule, j'ai demandé à un jeune homme de m'accompagner. Nous avons commencé à parler aux enfants et à jouer avec eux. Plus tard, je suis sortie tôt le matin, me dirigeant vers les endroits qu'ils choisissent pour dormir. En effet, j'ai trouvé des "paquets" vivants ici et là sur les vérandas. Je me souviens encore d'un jeune garçon qui m'a dit le premier jour: "Ma soeur, vous devriez être ici tous les matins quand je m'éveille." J'ai été profondément touchée de constater combien cet enfant avait besoin qu'on s'occupe de lui, combien il avait besoin d'une maman. Il ressentait le même besoin que tous les enfants du monde. Mais il n'y avait personne pour s'intéresser à lui.

Qu'est-ce qui te frappe le plus maintenant que tu les connais davantage?

R. : J'ai découvert que tous les enfants qui dorment dehors sont des garçons. Et je me suis demandé: "Où sont les filles? Que deviennent leurs sœurs?" J'ai alors voulu visiter les familles. Comme je m'intéressais à l'histoire de leur vie, quelques-uns des garçons m'ont invitée à rencontrer leur famille et c'est ainsi que j'en ai connu quelques unes. En fait, j'étais étonnée que les garçons m'invitent à rencontrer leurs parents. J'ai alors découvert que, dans la plupart des cas, les autres membres de la famille - frères et sœurs - sont à la maison, mais font face à de sérieux problèmes, par exemple foyer désuni, maladie, divorce, violence domestique, conditions économiques très difficiles, etc. Dans la famille, comme j'ai pu le constater, il y a moins de place pour les garçons que pour les filles. Les garçons doivent trouver eux-mêmes de quoi subvenir à leurs besoins. Il arrive aussi qu'ils fuient la maison parce qu'ils doivent travailler dur, ce à quoi ils ne sont pas habitués, alors que les filles sont plus entraînées à obéir et à travailler. Devant une belle-mère ou un beau-père, les garçons ont souvent des réactions plus agressives que leurs sœurs et ils décident d'aller vivre dans la rue. Ils acceptent plus difficilement ces diverses situations et on a l'impression qu'il leur est plus facile de se sauver de la maison. En découvrant ces situations, je percevais de plus en plus clairement que travailler au niveau de la rue n'était pas suffisant. Il était indispensable de contacter les familles et les communautés de vie concernées.

Quelles sont tes activités avec les enfants que tu rencontres dans la rue?

R. : Nous parlons ensemble et nous jouons aux cartes. De plus, le Diocèse a mis à notre disposition une maison pouvant servir de bureau et de lieu de rencontre. Là, nous offrons diverses activités, telles que l'alphabétisation et soins de santé primaires. Cependant cette maison étant située sur le terrain de l'école, il est difficile aux enfants de la rue d'y accéder. Et souvent le contact avec les écoliers entraîne de la violence. A cause de ce problème, le terrain de football est devenu notre lieu habituel de rencontre. De plus, l'an dernier, notre paroisse a offert aux garçons une parcelle de terrain qu'ils peuvent cultiver.

Tu as mentionné la violence. Etant souvent très blessés, ces enfants sont sans doute aussi enclins à la violence. Comment réagis-tu à ce fait?

R. : Au début, nous avons dû affronter beaucoup de violence. Ainsi, un jour j'ai dû refuser quelque chose à Bvuto. Il en fut si contrarié qu'avec colère il lança une pierre sur ma voiture et s'enfuit. Il revint le jour suivant, la tête cachée dans une boîte de carton, tellement il avait honte de montrer son visage, mais il n'était pas prêt à parler. Je lui ai dit que nous l'aimions toujours, mais que nous ne pouvions pas travailler ensemble de cette façon. Je continuais à lui parler dans la rue, mais n'acceptais pas qu'il revienne dans le groupe sans s'être d'abord excusé. Plusieurs semaines se sont écoulées avant qu'un jour il ne revienne. Ensemble nous avons discuté des conséquences de sa conduite et il a été capable de s'exprimer, de dire que les gens le détestaient parce qu'il leur faisait du tort, mais au fond ce qu'il voulait, c'était d'être aimé. Finalement il a accepté de présenter des excuses. Cette démarche lui a demandé un gros effort, et depuis il est devenu plus loyal et moins prompt à la violence qu'autrefois, du moins quand il est avec nous. Il nous a avoué qu'il avait choisi de vivre dans la rue, parce que son beau-père ne l'aimait pas. La situation s'est encore aggravée depuis que le beau-père, atteint d'une maladie chronique, n'est plus en mesure de pourvoir aux besoins de la famille.

Tu as parlé d'un jeune homme qui t'accompagne la nuit. Voudrais-tu nous présenter ton équipe?

R. : Travailler avec les enfants de la rue et avec leurs familles n'est pas une tâche facile. Des dons particuliers sont essentiels, ainsi qu'une solide motivation enracinée dans la foi. Autour de moi, plusieurs personnes ont prié pour que Dieu suscite des bénévoles compétents et disponibles. Et je crois réellement que le Seigneur a écouté le cri des pauvres, depuis que j'ai trouvé ces deux collaborateurs et collaboratrices: un jeune homme, Mike, notre "éducateur de la rue" et une mère de famille de 9 enfants, Mme Phiri, notre "mère de la rue". Tous deux savent comment s'occuper des enfants et comment s'y prendre avec eux. Mike leur consacre beaucoup de temps dans leur propre milieu, là où ils travaillent, jouent et dorment. En faisant appel à leur participation, il cherche avec eux comment améliorer leur situation. Pour ces enfants, un des grands problèmes est le manque de sécurité la nuit. Nous ne voulons pas leur bâtir un abri, mais pour ceux qui ne savent où aller, nous les aidons à s'organiser entre eux, de façon à pouvoir louer des chambres dans la banlieue. Quant à Mme Phiri, sa principale responsabilité consiste à intervenir auprès des familles ce qui comprend le "counselling" et la recherche de moyens pour augmenter le revenu familial.

Vous travaillez avec les enfants, mais avez-vous le souci de susciter une prise de conscience autour de vous, face à ce problème des enfants de la rue?

R. : Un bon nombre de personnes se préoccupent de ces enfants et voudraient les aider. Souvent tout ce qu'elles peuvent faire est de donner de l'argent aux jeunes qui mendient. Mais pour nous, il est devenu évident que donner l'argent directement aux enfants, c'est aller à l'encontre du but que nous poursuivons. En effet plusieurs parents nous disent qu'ils n'ont aucune autorité sur leurs enfants parce que ces derniers se procurent de l'argent facilement en allant mendier. D'autres parents ou membres de la famille poussent eux- mêmes les enfants à mendier parce qu'ils reçoivent plus que les adultes au travail. De plus, nous avons découvert que les jeunes mendiants étaient souvent forcés de faire vivre les plus grands et même les adultes, avec le produit de leur quête. C'est pourquoi nous nous efforçons de conscientiser les éventuels bienfaiteurs (commerçants, groupes chrétiens, touristes) en les encourageant à soutenir nos projets au lieu de donner l'argent directement. En accord avec les autorités de la ville, nous cherchons à établir une politique commune concernant les enfants de la rue. Actuellement, un jeune homme (novice) s'est joint à notre équipe. L'an dernier, Modesta, notre candidate SMNDA, s'était aussi engagée à temps partiel. Cette année, des séminaristes feront probablement leur expéience pastorale parmi les enfants de la rue. Ce sera un moyen de conscientiser les prêtres et les religieux.

Pour les deux personnes travaillant plus particulièrement avec toi, où trouves-tu l'argent nécessaire à leur rémunération?

R. : Dès les débuts, je voulais que notre projet puisse s'auto-financer et trouver des ressources sur place. En fait, ce travail auprès des enfants a différents aspects. Il est essentiel d'avoir un pied dans la réalité de vie de ces enfants, et l'autre pied dans le domaine important de la conscientisation de personnes influentes. Conscientisation et obtention de ressources doivent aller de pair. L'Assemblée internationale de la paroisse cathédrale de Lilongwe a été le premier groupe à collaborer au financement de notre projet. Nous nous adressons maintenant aux commerçants (qui souvent donnent l'argent directement aux enfants) et nous essayons de les convaincre que nous remettre l'argent à nous qui nous occupons des enfants les aiderait plus efficacement. Nous nous efforçons également de contacter des personnes susceptibles d'avoir une influence sur d'autres. Peu à peu divers groupes se joignent à nous, comme par exemple l'Association Internationale des Femmes au Malawi. Plus tard, c'est mon intention d'inviter les communautés chrétiennes locales à s'engager dans notre projet.

Quel sens donnes-tu à ce travail avec les enfants de la rue?

R. : Pour moi, ces enfants reflètent les malaises de notre monde les relations faussées entre riches et pauvres, entre parents et enfants, entre nord et sud. Les enfants sont les non-aimés de la société, les marginalisés. Dans nos relations avec eux, nous les traitons comme des personnes, alors que d'autres les considèrent souvent comme des voleurs ou des casse-pieds. Le respect manifesté à leur égard les stimule à devenir plus humains, à améliorer leur comportement. Nous nous intéressons à eux et les aimons tels qu'ils sont, souvent malgré leur conduite, même si nous établissons certains règlements. Nous voulons que ces enfants fassent eux-mêmes l'expérience des valeurs qu'ils portent en eux et sur lesquelles ils peuvent bâtir leur avenir.

Ce travail avec les enfants t'a-t-il aidée personnellement?

R. : Cet engagement apostolique a été pour moi un véritable cheminement de foi. Je me suis sentie menée pas à pas et je voyais les routes se dessiner devant moi juste au bon moment. Je peux témoigner que Dieu entend le cri des pauvres et qu'il les aime d'un amour de compassion, éternel et libérateur. Je prends souvent conscience de mes limites, mais en même temps je réalise que Dieu se sert de moi pour révéler et exprimer son amour.

Rita Hieble, Lilongwe (Malawi)

 

Webmaster: Gisela Schreyer
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