Un
matin, lors d'une visite aux malades, j'aperçois Margaret, mère
de Lidy, une jeune fille de 18 ans que j'ai suivie pendant ses deux mois d'hospitalisation
et qui a quitté l'hôpital depuis un mois et demi. Je vois Margaret
en compagnie d'une personne très maigre et qui semble à toute extrémité.
En m'approchant pour demander des nouvelles de sa fille, quelle n'est pas ma surprise
de découvrir que la personne à l'aspect si misérable est
Lidy elle-même devenue méconnaissable.
Je
reste une demi-heure en silence au pied de son lit. Soudain Lidy ouvre les yeux
et essaie de parler. Je m'incline tout près de ses lèvres et je
l'entends murmurer: "Ma Sur, pourquoi suis-je née?" D'abord
étonnée qu'elle m'ait reconnue, je suis très frappée
par l'expression d'une si profonde souffrance. Je me sens confrontée avec
force au grand mystère de la souffrance et de la mort et à tant
de questions qui restent sans réponse. Nos regards se rencontrent longuement
et je perçois que Lidy devine le sentiment d'impuissance que j'éprouve
face à sa souffrance.
Ce
sont des expériences de ce genre qui m'ont orientée en priorité
vers ces malades vivant les dernières étapes d'une maladie incurable.
Leurs besoins sont très différents comparés aux personnes
dont le séjour à l'hôpital n'est que temporaire. Depuis 1998,
je remplis ainsi ma mission d'aumônier à l'Hôpital du Gouvernement
de Lilongwe, au Malawi, partageant mon temps entre le 'Central Hospital' et le
'Bottom Hospital' où sont regroupés la plupart des malades en phase
terminale.
Ma
première préoccupation est d'établir des relations pour mieux
connaître chacun des malades. Leur témoigner une attention personnelle
signifie pour eux qu'ils sont acceptés, qu'on leur fait confiance et qu'on
aura le souci d'alléger leurs souffrances. Dans ce climat de sympathie,
certains en viennent à me confier l'histoire de leur vie, avec ses bons
moments et ses faiblesses. Parler ainsi devient pour eux une libération.
S'ils sont catholiques, je leur demande s'ils aimeraient rencontrer un prêtre
en vue du sacrement de la réconciliation. Souvent, le fait d'avoir pu se
confier fait naître en eux le désir de se rapprocher de l'Église.
Il m'a été donné plus d'une fois d'être le témoin
émerveillé de véritables conversions. Le Dieu vivant est
à l'uvre au fond des curs. Les confidences naissent des relations
entretenues.
Les
malades que je rencontre sont à diverses étapes de la maladie. Les
accompagner, répondre à leurs besoins du moment, exigent une délicate
sensibilité, avec beaucoup de compréhension, d'attention et de temps
à leur consacrer. Démunie personnellement face au mystère
de la souffrance, je suis souvent en admiration devant la perception profonde
qu'acquièrent les malades à l'approche de la mort et la façon
dont plusieurs accueillent cette ultime échéance. Un jour, malade
depuis quelque temps, une dame me dit : "Ma soeur, je vais mourir aujourd'hui,restez
et priez avec moi". Intérieurement, je ne suis pas si certaine que
son heure soit venue, mais je prie avec elle. Elle boit ensuite un jus de fruit,
puis me dit: "Je vais mourir". Une demi-heure plus tard, elle avait
quitté ce monde.
Consciente
de mon besoin personnel de guérison, je comprends que je trouve souvent
cette guérison au contact des malades que j'accompagne à la fin
de leur existence ici-bas. Ainsi mon ministère est à la fois enrichissant
et exigeant et je tends vers une approche holistique de la personne. Les malades
totalement démunis et qui n'ont personne auprès d'eux m'attirent
tout spécialement. De même, la présence des nombreux prisonniers
m'interpelle et je me sens appelée à leur accorder davantage d'attention.
Mon
souci de nouer des relations s'étend également aux membres des familles
qui ont souvent besoin de réconfort et d'une oreille attentive. Chaque
dimanche, je participe à l'Eucharistie dans l'un ou l'autre des deux hôpitaux
et je distribue la Communion à quelques malades. Un prêtre diocésain
âgé est officiellement aumônier de l'hôpital et trois
autres prêtres se sont engagés à venir une fois par semaine
donner les sacrements aux malades. Pourtant, je me sens plutôt seule dans
ce ministère. J'aimerais que soit mise sur pied une équipe interconfessionnelle,
mais ce n'est pas facile et mes efforts dans ce sens sont restés infructueux
jusqu'à présent.
Je
sens que le Seigneur me guide dans ce ministère. Au milieu des malades,
c'est Jésus que je rencontre: il vit en eux les différentes étapes
de leur maladie, il porte la croix avec eux et accepte la mort. Et je me réjouis
dans la ferme espérance que la vie éternelle est une réalité.
Ursula
Finder
Lilongwe, Malawi

